A l’initiative de leur professeur d’histoire-géographie M. Bouyssière, et de leurs professeurs de Lettres et de Philosophie, Nicolas Bateau et Aurélie Besson, les élèves de terminale en spécialité HGGSP (Histoire-géo, Géopolitique et Sciences Politiques) et HLP (Humanités, Littérature et Philosophie), ont pu rencontrer Mme Adélaïde Mukantabana le 5 juin 2026 au Lycée Saint-Exupéry de Terrasson.
Survivante du génocide des Tutsi qui a ensanglanté le Rwanda d’avril à juillet 1994, Adélaïde Mukantabana est l’autrice de deux livres majeurs : « L’innommable » paru en 2016 aux éditions l’Harmattan, et « Apaiser la mémoire » en 2022 chez le même éditeur. Dans ces livres, dont les lycéens ont magnifiquement lu les passages qu’ils ont choisis eux-mêmes, comme dans ses échanges avec les lycéens, Mme Mukantabana apporte plus encore qu’un témoignage sur ce qui a pu se passer dans l’indifférence générale, elle se bat pour que soit cherchée et reconnue la vérité historique due aux millions de victimes de ce génocide, présenté à l’époque dans les médias français comme une « guerre de clans », un inéluctable « conflit tribal »…
Sans ce travail de mémoire, sans le travail d’enquête des historiens pour faire droit à la vérité contre la propagande haineuse ou les réductions racistes qui ont conduit à confondre victimes et bourreaux, et à compromettre le gouvernement français au point qu’il ait aidé les génocidaires, c’est l’humanité tout entière et son avenir qui sont viciés et en danger, car l’impensable, l’innommable peuvent ressurgir à tout moment de l’Histoire si les hommes et femmes du présent ne sont pas vigilants…
Cette vigilance, l’école de la République a le devoir de l’éduquer et c’est bien ce qui inspire l’enseignement de ces professeurs notamment à travers l’intitulé au programme de cette année sur Violence et Histoire. Plusieurs groupes d’élèves avaient préparé des lectures collectives ou individuelles d’extraits de « L’innommable Agahomamunwa : un récit du génocide des Tutsi », en se focalisant sur trois axes thématiques : dire l’indicible de la violence, mesurer le rôle de la France qui aurait pu arrêter dans l’oeuf le génocide dont elle avait été alertée par certaines voix et qui ne l’a pas fait, et analyser plus globalement le problème du génocide dans ses dimensions politiques et géopolitiques.
Très touchée de la qualité des lectures faites par les élèves, Adélaïde Mukantabana a beaucoup échangé avec eux sur la mémoire et sa vocation fondamentale de transmission. Elle a centré son propos sur la responsabilité qu’ont les générations présentes à l’égard de l’avenir, et sur l’exigence toujours aussi vive de lutter contre l’émergence de la barbarie. Elle a rappelé comment elle avait senti à l’époque la montée de cette violence, de ce fanatisme et de ce racisme anti Tutsi, menés avec l’expansion du Hutu Power, mais personne ne pouvait ni ne voulait imaginer que cela tourne ainsi au meurtre et au massacre généralisés. Les « Mille collines » ont pourtant connu les pires horreurs, la folie génocidaire s’est répandue partout à partir du 7 avril 1994. Un tel abîme où une société sombre dans l’inhumanité laisse les survivants sans voix, aphasiques et égarés… Adelaïde Mukantabana a dû elle-même écrire avant de pouvoir parler. Ce 5 juin 2026, 32 ans après, elle a parlé aux élèves du traumatisme que laisse en soi, à vie, un génocide. On enfouit en soi les visages des disparus et l’on se tait, trop certain que personne ne peut comprendre… Il a fallu 10 ans à Adelaïde, qui a perdu deux enfants et presque toute sa famille dans le génocide, pour se mettre à écrire et sortir du mutisme. Entre ceux qui énoncent des tentatives d’explication, ceux qui cherchent des justifications, ceux qui appellent au pardon ou à la résilience sans que l’on se soucie de considérer les trop nombreuses victimes, de les extirper du seul nombre (de 800 000 à un million de morts du 7 avril au 4 juillet 1994), pour leur rendre leur nom et leur dignité, il y a pour les survivants un mur d’incompréhension, sinon même de pure et simple négation, qui ne sont pas simples à affronter…
A la fin de cette intense rencontre, Adélaïde Mukantabana a présenté l’Association CAURI qui est, depuis Bordeaux, un pôle de vigilance engagé sur plusieurs fronts : que ce soit lors des procès de génocidaires où elle est partie civile, ou pour obtenir la création d’un lieu de Mémoire à Bordeaux, Quai des Queyries avec une stèle devant laquelle a pu se tenir la commémoration du génocide des Tutsi le 7 avril dernier, en présence des élus et autorités qui ont oeuvré à cette réalisation, ou encore pour faire partager la culture rwandaise, entretenir et propager largement cette mémoire essentielle…
Les élèves ont été très émus devant le calme, la sérénité et la leçon de courage que leur a donné Adelaïde Mukantabana, et ils espèrent que le lycée pourra dans un an ou deux organiser un voyage au Rwanda avec les élèves de M. Bouyssière. Ils sont sortis silencieux et grandis de cette rencontre qui leur a parlé au coeur. Comme nous l’a dit leur professeur Nicolas Bateau : « ça a été un cauchemar sans nom cette expérience du génocide, et finalement de voir qu’elle essaie encore d’être humaine et de vivre et qu’elle est debout, avec une dignité folle, c’est vraiment très très très beau. »







