« Le corps souffrant », par Emmanuel Falque invité d’Hautefort Notre Patrimoine

La chapelle de Hautefort était presque comble pour entendre la conférence du professeur Emmanuel Falque, philosophe et théologien, doyen honoraire de la Faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris, mardi 18 août 2026. Auteur de nombreux ouvrages, dont la plupart ont été écrits à Granges-d’Ans où il vient souvent, Emmanuel Falque a reçu, cette année même, le prix Moron de l’Académie Française qui couronne toute son oeuvre en sa dimension éthique.

Introduisant son intervention sur « Le corps souffrant »en la reliant à l’analyse du Retable fermé d’Issenheim peint au 16ème siècle par Matthias Grünewald,  qui présente une Crucifixion de grande intensité dramatique, Emmanuel Falque a précisé qu’il proposerait une approche philosophique et non théologique du sujet, indépendante de toute posture religieuse.

Ainsi refusant d’interpréter trop vite la souffrance comme un chemin de purification, même si ce peut être le cas dans certaines expériences mystiques, Emmanuel Falque est parti du fait qu’elle est un pur pâtir, et comme a pu le dire Emmanuel Lévinas « une impossibilité de recul ». « La souffrance ne purifie pas, elle hurle, elle ne parle pas… La parole peut mentir mais pas le corps. On ne peut mettre à distance la souffrance physique ». Avant donc de la spiritualiser ou de la soumettre au mécanisme du diagnostic médical, il faut se confronter à elle, la regarder en face. Une immersion en soins palliatifs, comme notre conférencier en a fait l’expérience, montre que ce qui compte c’est l’éprouvé du corps, le corps propre (ce « je suis mon corps » opposé par Maine de Biran au « j’ai un corps » de Descartes  qui avait défini le sujet comme « substance pensante »).

Du retable d’Issenheim aujourd’hui exposé à Colmar au musée Unterlinden, le conférencier tire tout d’abord l’idée que « le corps est une exposition, non le lieu d’une purification ». Curieusement, le retable présente un Christ qui, comme on le voit de l’autre côté du polyptyque, lors de sa déposition au pied de la Croix, semble atteint de la maladie des ergots ou mal des ardents, dont le peintre Matthias Grünewald aurait été lui même victime, et qui occasionnait de terribles blessures purulentes comme des brûlures. Ainsi le corps du Christ en Croix que montre la main de Jean le Baptiste est ici corps souffrant qui prend sur lui non le poids des péchés mais le poids des maladies humaines. De fait, l’oeuvre avait été commandée pour le couvent-hôpital des Antonins à Issenheim où étaient notamment soignés les malades d’ergotisme aussi appelé « feu de Saint Antoine » en vue d’apaiser leurs souffrances.

Car la souffrance renvoie chacune et chacun à la solitude originelle de son être, à ce noyau de solitude impartageable, qui ne peut être pénétré par autrui même s’il est là et peut accompagner celui qui souffre. Ce qui compte alors dans le corps souffrant poursuit Emmanuel Falque « ce n’est pas la souffrance, c’est la manière dont je la vis ou la vivrai » puisqu’on ne peut vivre sans la rencontrer. « On souffre comme on a vécu », certains ont cultivé l’ouverture à l’autre, l’abandon ou l’offrande… D’autres toujours tendus dans une volonté de maîtrise sont ou seront confrontés avec stupeur à sa mise en échec par le corps…

Ayant relevé, dans un deuxième temps, le jeu très différencié des mains dans le retable : mains du Christ ouvertes dans une extrême tension, mains de Marie Madeleine crispées, fermées de souffrance, mains de Marie un peu ouvertes, prêtes à recevoir… Mains de Saint Jean Baptiste qui montrent le corps en croix comme celui du Christ, le conférencier s’arrête sur la notion de corps,  construisant le concept de « corps épandu » entre le corps étendu, réparable mécaniquement et le corps vécu, et ne se résumant à aucun des deux. Il pose la question de ce qui fait que notre corps est un corps humain.

Le peintre Francis Bacon qui a pu dire que « les vrais crucifix sont dans les boucheries » met en relief le fait qu’un corps biologique est d’abord une carcasse, de la viande. « Ce qui fait qu’un corps est humain, ce n’est pas la matière biologique, animale», dit Emmanuel Falque. « Ce n’est pas dans sa physiologie que l’homme est humain, c’est quand il est regardé comme humain », c’est le regard de Saint Jean Baptiste qui est ici essentiel devant le corps souffrant du Christ. 

Après un long développement sur la mort « ordinaire », qui est pour tout homme l’échéance la plus certaine, et sur les diverses manières de la penser, sur l’angoisse de la mort aussi qu’il distingue de la peur de mourir, le conférencier  conclut : « Ne donnons pas trop vite sens à la mort et à la souffrance, soyons en face de la mort, en face de la souffrance ». De même que « l’amour est le lien entre deux impartageables », la souffrance et la mort nous rappellent la limite à laquelle nous sommes originellement reliés.

Merci à Hautefort Notre Patrimoine et à Emmanuel Falque pour cette conférence très riche. HNP propose, le vendredi 21 août 2026 de 20h30 à 22h30, à la salle des fêtes d’Hautefort, une conférence de J.F.Gareyte sur le thème : « L’Araucanie d’hier et d’aujourd’hui » : « L’Etoile et la Tombe, Chronique d’Araucanie-Patagonie d’hier et d’aujourd’hui ».

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